Après “Le voyage d’hier” à Paris, Isabelle Lévénez nous entraîne à voir ses oeuvres tout l’été dans toute la France. 

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Eloge de la lenteur

« Je désire que le spectateur me suive là où je l’emmène. Pour aller ailleurs », dit Isabelle Levenez. Passages. Depuis plus de 15 ans, l’artiste désire le corps. Le sien et celui des autres. Et ne sait que cela. Grâce au texte, au dessin, à la peinture, à la photographie et à la vidéo. Elle le morcelle comme Rodin, le caresse comme Delatour, le dépouille comme Michaux. L’artiste qui a grandi avec l’expression familière « être sage comme une image » n’en peut plus de la questionner, de l’interroger. Et elle l’aime et la malmène jusqu’à l’épuisement. Avec une sensualité féminine exacerbée, un trouble extrême, une tension forte. Parfois insoutenable. A partir d’un frôlement du corps, d’un glissement de chair, d’un geste qui ose, d’un frémissement qui se répète, d’un râle qui se prolonge, d’un soupir qui n’arrête pas de soupirer, l’artiste plonge dans l’intime. Dans l’espace incertain où les sens s’affolent et la voix crie. Ses œuvres, filmées la nuit en infra rouge, apparaissent comme des épreuves de vérité. Nourries d’une si merveilleuse et si douce lenteur, dans des moments de grâce et d’effacement, Isabelle Lévénez exacerbe et brouille les sens. Pour un questionnement implacable.  Innommable. « En crevant la peau des choses » (Henri Michaux), pour montrer comment les choses se font choses et le monde monde (Maurice Merleau-Ponty).

Eloge de l’effacement

« Pour la première fois, je ne suis plus dans l’image. C’est comme si j’étais présente sans être là », dit Isabelle Lévénez. Peut-être pire encore que les détails du corps qui émaillent son œuvre depuis ses débuts, dans « Intérieur vu de dos », l’artiste va encore plus loin. Elle pousse et repousse les limites de la sensation et de la connaissance. S’efface la présence. S’efface le corps. S’efface le repère quel qu’il soit et malgré tout ! Arrêt sur image ! « Cristallisation » à la Deleuze. Et voici cette absence qui appelle toutes les présences, tous les vertiges, toutes les pulsions, tous les fantasmes, tous les tabous. Pour encore mieux oser la liberté et l’imaginaire, affronter l’indicible. L’être et son multiple. Avec l’effacement du corps mis cette fois totalement à distance. Le spectateur subit l’épreuve du hors champ, de l’écart. Et la mise en abîme du corps devient appréhension du vide. Restent l’ombre et la lumière si chère à Isabelle Lévénez. Avec un diptyque de vidéos constitué par la seule la présence d’une chaise et de l’autre une série de phrases que lui ont inspirées les peintures d’Hammershoi, des dessins de chaises et ses tableaux d’écriture rouge. Ici, le fil du rasoir se resserre encore. Pour une danse encore plus vacillante et subtile. « IL s’efface dans l’image », « IL traverse l’espace en silence », « IL regarde jusqu’à s’effacer dans l’image », « IL reste à distance de la chaise », « IL est suspendu dans le silence du vide »…. IL pour Isabelle Levenez brille d’autant plus que le corps est absent. « Il est évoqué mais sans aucune présence physique. La femme des tableaux d’Hammershoi va exister par notre présence à nous en tant que femmes. Mais pas à l’image », explique l’artiste. Isabelle Lévénez ? Proche de cet « insaisissable dans l’immanence » gravé sur la tombe de Paul Klee ?

Eloge du geste

Une fois de plus, dans les dessins réalisés pour l’exposition, l’artiste « apporte son corps » comme disait Valéry. « J’ai récupéré des photos sur internet en tapant « intérieurs vides » et d’autres phrases en rapport avec Hammershoi. Ce sont des dessins coloriés avec de la craie ». Dans l’obscurité, dans l’ombre, apparaît une lumière, et toujours ce vide qui attire le spectateur et l’entraîne, l’enveloppe « au plus profond de l’image ». Isabelle Lévénez « écrit » le dessin. Les traits hâtifs ou l’écriture compulsive se succèdent et alternent comme s’ils ne pouvaient supporter leur accomplissement. Comme dans ses vidéos, elle refuse que l’image s’impose au regard comme définitive. Pétrie de culture picturale, de poésie, de philosophie, le travail de l’artiste apparaît unique parce que « faisant signe » en dépit, ou à cause, de ses moyens dits rudimentaires. Comme Cy Twombly, elle demeure virtuose dans ses apparentes hésitations. Ductus de la main gauche, griffonnage, maladresse, dessins et écriture vaporeuse, coulures rouges sang qui ne parlent que du corps et de son désir. Et toujours ces phrases évocatrices dans un besoin de dire, d’expliquer. Sous ses dessins, répétées en boucle sonore comme des litanies dans ses vidéos, écrites en néon sur le mur. Partout, restent les murmures d’une paresse donc « une élégance extrême, dit Roland Barthes, comme si de l’écriture, acte érotique fort, il restait la fatigue amoureuse ». « J’ai besoin de faire une image et me la réapproprier, dit encore Isabelle Lévénez. C’est pour cela que j’ai du mal à ne pas mettre de texte sous l’image, comme si le spectateur n’allait pas comprendre. Pour moi le mot a toujours un sens. Il faut chercher ce qu’il cache. J’ai toujours besoin de questionner et de tenter de trouver des réponses ». En parcourant l’œuvre de la jeune femme des yeux et des lèvres, sous l’apparente simplicité, la profondeur du mystère : l’enfance et l’éternité. Anne Kerner. (Texte du catalogue de l’exposition “Intérieur vu de dos” à Angers).

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Information sur l’exposition d’Isabelle Lévénez

Pour sa troisième exposition personnelle chez Isabelle Gounod, Isabelle Lévénez nous invite à traverser un environnement où sons, vidéos, néons et dessins l’habitent littéralement. Véritable mise en lieu d’un paysage, l’artiste transforme la galerie en un sas pour un autre monde. Pas si sûr d’être face à un ailleurs. Même si la nouvelle série de dessins « Le voyage d’hier », au format 16/9, évoque des fragments d’horizons imaginaires, son titre suggère des relevés à la mine de plomb, effectués lors d’une expédition passée sur la banquise australe. Une fois de plus, Isabelle Lévénez cherche à nous troubler avec un certain goût de l’équivoque.

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